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L’anguille européenne : migrer ou ne pas migrer en eau douce ?

La biologie et l’écologie de l’anguille européenne n’ont pas fini de nous étonner. Ainsi au stade civelle, certains individus remontent les estuaires pour croître dans les rivières alors que d’autres effectuent tout leur cycle en mer. A Bordeaux, les chercheurs se sont penchés sur l’origine de cette divergence de comportements migratoires. Et si tout n’était qu’une question de réserve énergétique et de comportement alimentaire ?
Surpêche, pollution, aménagement des rivières, changement global etc. menacent de nombreux poissons migrateurs. Parmi les espèces en danger, on peut citer l’anguille européenne dont le stock d’individus aurait diminué d’un facteur 10 au cours des deux dernières décennies. Pour sauver l’espèce, l’urgence passe par une meilleure gestion des populations soumises aux pressions du milieu. Mais cela suppose en amont de bien connaître la biologie et l’écologie de l’espèce. L’exercice est complexe, car le cycle de vie de l’anguille européenne présente encore de nombreuses inconnues. Ainsi, l’espèce a longtemps été considérée comme un poisson migrateur qui se reproduit en mer et croît en rivière. Or, des études réalisées au cours de la dernière décennie ont révélé que certains individus ne réalisent pas leur croissance en eau douce. Des divergences migratoires existeraient au stade civelle. A Bordeaux et Saint-Pée-sur-Nivelle, dans le cadre d’une thèse co-encadrée par le Cemagref et l’INRA, Sarah Bureau du Colombier s’est penchée sur l’origine des différents patrons de migration des civelles d’anguilles européennes.

Trier les migrants et les sédentaires

Quelles caractéristiques morphologiques permettent de différencier une civelle sédentaire d’une civelle migratrice dans le milieu naturel ? La réponse à ce jour est « aucune ». Pour trier les individus en fonction de leur propension à migrer, la jeune doctorante a eu recours à des études comportementales. Pour remonter les estuaires, les civelles migratrices utilisent le courant de la marée montante. La lumière inhibant la migration, elles se déplacent de préférence à l’obscurité donc surtout de nuit.. En reproduisant en conditions expérimentales les deux principaux stimuli de la migration, il est alors possible de distinguer des individus très mobiles (forte propension à migrer) de ceux plus passifs, enfouis dans le gravier (faible propension à migrer). Les centaines de civelles suivies au cours des travaux ont été capturées en entrée d’estuaire ou au milieu de l’estuaire de l’Adour.

Une question de seuil d’énergie individuel

Lorsqu’elles remontent l’estuaire de l’Adour, les jeunes civelles cessent plus ou moins totalement de s’alimenter. Il s’agit d’un vrai « parcours du combattant » qui suppose de bonnes réserves énergétiques dés l’embouchure de l’estuaire puis une rapide reprise d’alimentation une fois la rivière atteinte. Pour vérifier ces hypothèses, la jeune scientifique a comparé le statut énergétique des deux catégories de civelles ainsi que leur capacité de reprise de l’alimentation. En milieu d’estuaire, les civelles ayant une forte propension à la migration semblent mieux armées du point de vue énergétique pour conquérir les eaux douces et y poursuivre leur croissance. En entrée d’estuaire les différences ne sont pas significatives. Ce résultat va dans le sens de l’existence d’un seuil d’énergie individuel déterminant si l’individu poursuivra ou non sa migration. Par ailleurs, les résultats ont également soulignés de plus fortes dépenses d’énergie et une reprise d’alimentation plus lente et/ou plus faible chez les civelles sédentaires.

L’ensemble de ces données a ensuite permis d’alimenter un modèle de migration estuarienne qui permettra à terme de simuler le comportement migratoire des populations de civelles en fonction de différents paramètres, dont certains liés au changement global du climat.

Un cycle de vie complexe

L’anguille européenne se reproduit près des côtes nord-américaines dans la mer des Sargasses. Les jeunes larves dénommées leptocéphales traversent l’océan Atlantique grâce aux courants marins.
A proximité des côtes européennes et nord-africaines, elles se métamorphosent en civelles (jeunes anguilles jaunes). Les individus se sédentarisent alors, en zone côtière ou estuarienne, ou remontent les cours d’eau. C’est après s’être métamorphosés en anguilles argentées que les adultes entreprennent leur migration de reproduction …vers la mer des Sargasses.

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