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Les Ailes pourpres : Interview exclusif des réalisateurs.

L.Ward et M.Aeberhard
L.Ward et M.Aeberhard pendant notre interview

Le 17 Novembre, à l’occasion de la projection presse du film “Les Ailes Pourpres”, nous avons eu la chance de pouvoir discuter avec les réalisateurs Matthew Aeberhard et Leander Ward. Ce sont deux cinéastes passionnés que nous avons rencontrés, dans la grande simplicité et la gentillesse qui caractérisent ceux qui vivent au contact du monde sauvage et ont depuis longtemps compris l’impérieux besoin de témoigner et de sensibiliser pour sa conservation. Matt et Leander avaient accordé en cours de tournage un entretien à Disney Nature, que nous vous rapporterons d’ici quelques jours. Nous avons trouvé inutile de poser les mêmes questions, et nous avons préféré recueillir leurs commentaires sur leur travail et leur vision du contexte dans lequel se situe le film qui sera bientôt sur tous les écrans (sortie le 17 décembre)

Le Journal Nature : Je pensais assister à la projection d’un film sur les oiseaux. Mais ce n’est pas seulement un film animalier, c’est aussi un film sur un paysage incroyable. On se croirait sur une sorte de Lune, ou remontés 65 millions d’années dans le passé, au moment de la disparition des dinosaures… Vous montrez que la vie des oiseaux est intimement liée à cette région très particulière. D’ailleurs les premières images du film situent cet horizon étrange, prémice à l’apparition magique du premier vol…

Matthew et Leander : Effectivement, ce fut notre intention dès la naissance du projet d’associer le cycle de reproduction des flamants à cette fantastique région d’Afrique. Nous avons effectué de longs séjours sur place afin d’essayer de comprendre cette alchimie entre la vie des oiseaux et les cycles d’un milieu très particulier. C’était devenu pour nous une sorte de complicité avec ce pays. Nous nous sommes immergés dans la nature, dans la beauté du paysage et dans une incroyable harmonie de couleurs et petit à petit le scénario du film s’est imposé de lui-même. Encore fallait-il le mettre en forme !

Nous avons aussi eu la chance d’assister à une série d’éruptions volcaniques qui ne se produisent qu’à intervalles de plusieurs dizaines d’années.

Nous avons voulu montrer un moment de la vie des flamants, tout en laissant le spectateur percevoir le mystère de cette relation intime entre le vivant, le minéral et la dimension du temps. Cette rencontre perdure depuis des millions d’années…

LJN : Les films animaliers montrent souvent des paysages verdoyants, des forêts qui créent une sorte de décor intime et offrent l’opportunité de compléter le sujet principal par des scènes de vie. Ici, rien de tout cela. Un croute de sel, une eau saturée de soude. Rien que des flamants dans une immense étendue hostile. N’était-ce pas un défi de réaliser un film de cinéma dans un tel contexte, à la fois minimaliste et gigantesque?

Matthew et Leander : On pourrait penser que les oiseaux rechercheraient des plans d’eau pure, une végétation abondante et des rives accueillantes. Ici, c’est une immensité presque minérale sur laquelle les flamants vont se regrouper pour donner la vie à une nouvelle génération. C’est presque un désert. Mais la contrepartie, c’est qu’ils bénéficient d’une quiétude qu’ils ne trouveraient nulle part ailleurs. Le sol est si hostile que les prédateurs, excepté les marabouts et quelques aigles, ne s’aventurent pas sur les lieux. Cela permet d’assurer un excellent taux de reproduction, qui ne pourrait certainement pas être atteint sur des zones plus accueillantes. De telles zones seraient propices à une prédation importante par de nombreuses espèces et accessibles aux hommes, donc menacées d’exploitations diverses voire de disparition, ce qui pourrait compromettre la survie de l’espèce concernée.

LJN : En parlant de l’homme, n’est-il pas lui aussi un danger pour les flamants à ce moment sensible de leur vie ?

Matthew et Leander : L’homme ne vient pas ici, tout simplement parce qu’il n’y a rien à glaner pour lui, du moins pour les populations locales. Ce sont essentiellement des Masaï dont la préoccupation est d’assurer la vie sereine des familles. Il y a presque 1 million de flamants qui viennent se reproduire. Cela dure depuis la nuit des temps.

LJN : Si l’environnement est hostile pour l’homme, ne l’est-il pas aussi pour les animaux ? Comment font-ils avec cette croûte de sel qui semble les envahir ?

Matthew et Leander : Le sel fait partie du mystère. La croûte se forme par évaporation et glissement, dans une parfaite synchronisation avec l’arrivée des flamants. Les oiseaux l’utilisent pour bâtir les nids. Il constitue un sol ferme, avec des ilots qui parsèment les zones recouvertes d’eau. Il est aussi un des facteurs des conditions biologiques du lac. En réalité, c’est tout un écosystème qui fonctionne ici. Le minéral est indissociable de l’organique. L’alchimie qui se produit dans les eaux du lac permet de développer un système alimentaire très particulier, avec prolifération d’une micro végétation. C’est elle qui donne la couleur rouge aux eaux du lac. Les adultes prennent cette couleur pourpre qui contraste avec le rose pâle du plumage lors de leur arrivée. C’est vraisemblablement ce qui va contribuer à la secrétion de cette sorte de “lait” rouge avec lequel ils vont nourrir les jeunes. C’est un peu comme chez les pigeons. Le tube digestif sécrète une substance riche en protéines que les parents font couler dans le bec des jeune. Pour les flamants, la substance nutritive est rouge, rouge par la nature de leur alimentation et rouge par l’apport d’un peu de leur propre sang.

LJN : Mais le sel semble aussi être un ennemi pour les jeunes…

Matthew et Leander : Certains ont les pattes quasiment enrobées d’une épaisse crôute de sel, un peu comme de lourdes bottes. Le sel appelle le sel, la croûte s’épaissit à tel point que le jeune flamant ne peut plus avancer. Il s’épuise et meurt sans pouvoir reganer le nid ou suivre les autres. Mais cela fait partie du jeu de la vie et de la mort. Seule une petite partie des jeunes est ainsi attaquée par le minéral. Il est vraisemblable que ce soient des individus moins robustes et la nature n’a aucune pitié pour eux. Pour certains, c’est aussi la malchance de ne pas avoir atteint assez vite une zone où l’eau est un peu moins concentrée en sel et qui leur aurait permis de dissoudre la croûte fatale.

LJN : On voit souvent les flamants comme des oiseaux “décoratifs”, familiers des parcs. Ici, ce sont des centaines de milliers d’oiseaux qui se retrouvent, venus de tous les horizons d’Afrique. Sait-on pourquoi ?

Matthew et Leander : C’est incroyable, mais cela reste un mystère. Cette convergence a lieu depuis toujours. Elle fait partie des énigmes de règne animal. Mais il est vraisemble que ce soit la nature même – sauvage et vierge – de la région, les conditions très particulières et parfaitement adaptées à la biologie du flamant, le caractère sauvage et hostile pour les prédateurs qui en soient la principale raison. Ensuite, il y a la coordination de l’envol vers cette destination de toutes ces populations d’oiseaux venus de régions très différentes, le sens de l’orientation dont ils font preuvent, qui sont autant d’énigmes.

LJN : Les jeunes aussi vont se regrouper et partir quasiment tous ensemble, en formant des groupes. Obéissent-ils aussi à un appel de la nature que nous ne savons pas comprendre ?

Matthew et Leander : Cela fait aussi partie du mystère. Du mystère des flamants comme du mystère de la vie.

LJN : Les images sont fantastique, mais la musique du film lui donne une encore plus grande dimension. Pourquoi avoir cherché une telle perfection sonore qui prend autant de valeur que le visuel ?

Matthew et Leander : Oui, les images sont captivantes, et nous voulions que la bande son soit à la hauteur. Les parades et les danses des flamants sur cette musique composent un ballet, tandis que certains passages sont profondément empreints d’émotion. Nous avons voulu une sorte de symphonie, qui pourrait même s’écouter sans voir les images. Les yeux fermés, bien installé dans un fauteuil en rentrant du travail, les mélodies rappelleraient les moments magiques du film. Et que dire du CD écouté en voiture dans les embouteillages, qui permettrait à l’esprit de s’évader ! Cinematical Orchestra, compositeur et interprète ont fait un travail sensible et fantastique, allant au delà encore de ce que nous espérions.

LJN : Combien de temps sur place vous a demandé la réalisation de ce film.

Matthew et Leander : Le film ne dure qu’une heure et quart, mais nous avons travaillé 14 mois. En un mois, il ne se passe pas grand chose chaque jour. Seuls deux ou trois moments intéressants méritent une attention particulière. Mais pour arriver à saisir ces instants fugitifs, il faut être présent, tout le temps. Il faut toujours être là à guetter l’innatendu.

LJN : Etiez-vous tous les deux en même temps derrière les caméras ?

Matthew et Leander : Cela dépendait des périodes et des circonstances. Il nous arrivait d’être ensemble afin d’assurer lors de scènes importantes et fondamentales pour le film, mais sur un tournage comme celui-ci il y a mille choses à gérer et on ne peut pas tout laisser aux autres membres de l’équipe. Il faut s’occuper des voitures, de l’équipement, de l’intendance, de la logistique, de l’hovercraft et de plein de tâches quotidiennes. Ce n’est pas si tranquille qu’on pourrait le croire !

LJN : Comment avez-vous réalisé les vues aériennes du lac ?

Matthew et Leander : Afin de ne pas faire d’intrusion dans une nature préservée, nous voulions éviter au maximum de recourir à des appareils à moteur. Si nous avons effectivement utilisé un hélicoptère ou un avion pour filmer les séquences d’éruptions volcaniques et les paysages rocheux, nous ne pouvions nous résoudre à perturber l’environnement du lac et les flamants. Un de nos amis est spécialiste d’ULM et c’est ce moyen de survol que nous avons utilisé. C’est beaucoup plus silencieux, moins rapide, on glisse sur l’air et on se sent devenir oiseau…

Les prises de vues aériennes ont été réalisées en plusieurs fois, car les périodes durent lesquelles le lac prend ses couleurs sont courtes. De plus, l’aspect du lac se modifie en continu, pendant et après la présence des flamants. Il nous a donc fallu faire plusieurs séjours pour arriver à rendre compte des changements du paysage et des transformations cycliques du lac.

LJN : Lors de certaines prises de vues, la caméra est vraiment au coeur de l’intimité des oiseaux.Comment avez-vous procédé pour ne pas déranger les flamants et pour éviter de mettre les couvées et éclosions en danger ?

Matthew et Leander : Nous étions bien évidemment très sensibilisés à cette necessité de respect de la quiétude des oiseaux et il n’était pas question d’occasionner quelque dérangement que ce soit. Nous disposions d’un hovercraft auquel les oiseaux ne prêtaient guère attention. Pour eux, ce n’était pas un objet dangereux ou même suspect. Il pouvait glisser quasiment sans bruit, et nous étions dissimulés sur la plateforme ou dans la cabine. Cela nous permettait d’arriver très près en nous laissant dériver. L’hovercraft permet les déplacements sur une eau très peu profonde. Nous nous arrangions également pour arriver sur place la nuit, afin que les oiseaux ne soient pas perturbés par le mouvement, et nous ne repartions qu’une fois l’obscurité revenue. Et bien entendu, nous utilisions de très longues focales pour ne pas avoir à approcher trop près ni à venir au contact des animaux.

LJN : Les oiseaux se sont-ils habitués à votre présence ?

Matthew et Leander : Cela dépend des moments. Lors des danses et des parades, c’était comme s’ils se moquaient complètement de notre présence. Nous pouvions approcher de très près et ils ne manifestaient pas de signes d’inquitétude. Par contre, lors de la couvaison et après les éclosions, il fallait faire très attention, ne pas approcher trop près, ne pas faire de gestes brusques. Dès que nous avions le sentiment qu’un flamant était inquiet, nous nous éloignions lentement et une fois hors de sa distance de sécurité nous partions pour un autre endroit.

LJN : Quels sont les dangers qui menacent le Lac et les Flamants ?

Matthew et Leander : Le principal danger qui plane sur le lac salé, c’est l’exploitation de certaines ressources naturelles par l’industrie du verre qui a des besoins croissants.

Si des usines ou des sites d’extraction venaient à se développer, c’est tout cet écosystème qui serait en péril. Cet équilibre s’est maintenu durant des millénaires, mais il suffirait de quelques années pour le rompre à jamais.

Au travers de ce film, et en y intégrant le paysage, nous avons voulu contribuer à faire passer un message fort, afin que les autorités et les industriels prennent conscience qu’il n’est pas permis à l’homme de compromettre ce que la nature à bâti et qui fonctionne depuis si longtemps. Il faut que le gouvernement de Tanzanie arrive à répondre aux besoins de la population, qu’il développe l’enseignement et la formation afin que les gens puissent subvenir à leurs besoin par des pratiques d’agriculture durable sans avoir à piller les ressources naturelles. Il est fondamental, et c’est le rôle des cinéastes et des photogrpahes animaliers et de nature, de montrer la beauté du monde sauvage pour que la mobilisation soit générale pour sa défense et sa protection.

Interview par Pierre DEMEURE

Le film “Les Ailes pourpres, le Mystère des flamants” sort en salles le 17 décembre.

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