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Loups et chamois dans le Mercantour

Observer un loup est déjà une chance exceptionnelle pour qui n’est pas mené à cotoyer le prédateur dans le cadre de son métier ou de sa passion. Observer une meute et le comportement du loup vis à vis d’un chamois passant à proximité est encore plus exceptionnel.
Hervé Ortega nous fait bénéficier de ces instants, avec ses photos et le récit de sa rencontre.

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“Ayant pour hobby la photographie animalière, je suis passionné par la faune sauvage et particulièrement par les grands prédateurs présents chez nous. Je voue, entre autres, une véritable admiration au loup. Désireux de soutenir en France toutes les actions en sa faveur, j’ai adhéré depuis quelques années à l’association “Groupe Loup France” (a rejoint Ferus) , qui s’occupe au mieux de plaider ses intérêts.

Exerçant ma passion dans le Mercantour depuis de nombreuses années , j’ai toujours gardé l’espoir d’apercevoir un jour « la bête » dans les différents lieux que je parcours, bien connus pour la présence de meutes bien distinctes , relevant souvent de nombreux indices tels que traces fraîches dans la boue ou la neige, déjections et restes dévorés d’ongulés.

Cet hiver 2007-2008 je décide de mettre les bouchées doubles! En février, je pars donc passer trois jours sur le secteur très enneigé du hameau de Molières déserté l’hiver par toutes âmes qui vivent car difficile d’accès, hameau situé précisément au centre du territoire où se tient la meute de la Vésubie. Les indices de la présence du prédateur m’apparaissent très rapidement évidents: carcasses consommées de chamois, mouflon, sanglier et de nombreuses traces fraîches. Mais après avoir 2 jours durant observé et affûté longuement je restais sur l’échec d’une hypothétique rencontre.

Je décide alors de multiplier les occasions afin d’augmenter mes chances. Début mars, je pars sur un autre secteur où se tient la meute de Haute-Tinée, avec pour intention, au départ, de ne faire qu’une journée de repérage dans un territoire quand même assez vaste.

Ce jour là, très froid et venteux, décidé à ne faire que de l’observation, mon sac rempli déjà de beaucoup de vêtements, je m’équipe léger en matériel: jumelles, lunette d’observation et appareil Canon + objectif 70-200mm (au cas où…), mais je ne prends pas de trépied. Je pars donc, très tôt le matin, sur un chemin démarrant versant sud avec peu de neige, foisonnant d’ongulés venant chercher les jeunes touffes d’herbe a peine découvertes. Déjà satisfait par ces superbes observations, je ne pouvais m’empêcher de penser: « quel superbe garde manger ici, je vais certainement trouver quelques indices intéressants ».

Chemin faisant, je contourne la montagne, la neige se fait de plus en plus présente à l’approche du côté ubac, j’arrive au bas d’une grande combe sans arbres, entourée de pentes raides et très enneigées. Le champ de vision étant dégagé, je décide de m’arrêter pour observer. J’attrape mes jumelles, quelques chamois ici et là, puis tout d’un coup, sur ma gauche, quelque chose court à environ trois cent mètres de moi, un chamois, mais stupeur, je n’en crois pas mes yeux, il est poursuivi par un loup. La scène se passe durant quelques secondes, sur une centaine de mètres, puis d’un seul coup le loup s’arrête et repart en direction d’où il est venu. Prés d’un bloc émergeant de la neige, il tourne et se couche en rond, tel les chiens de traîneau. Là, constatation, juste le haut de la tête et les oreilles sont perceptibles. Qui est le loup? Qui est le bloc? Je me rends compte de l’étonnante faculté de cet animal a se confondre littéralement dans son environnement ! Sans jumelles et puis même sans l’avoir vu se poser là, impossible de le deviner.

C’est d’ailleurs la même chose pour les animaux; voilà justement deux chamois qui descendent sur lui; j’espère alors que quelque chose d’intéressant va se passer, je sort mon appareil, mais pour l’objectif que j’ai apporté je suis trop loin. « Ce n’est pas grave observons! ».

Ce loup n’a pas l’air d’avoir faim, il ne calcule même pas les chamois – ou bien fait-il semblant? Soudainement, lorsque ceux-ci arrivent à quelques mètres de lui, il se lève d’un coup et bondit à la poursuite de l’un d’eux dans ma direction.

Une scène magique que je ne pourrais jamais oublier, malheureusement trop loin pour mon objectif et je ne peux l’immortaliser correctement .

Je m’aperçois de l’aisance de son déplacement malgré la neige; le chamois aussi dans ce domaine n‘est pas en reste ! Une nouvelle fois, la scène ne dure que quelques secondes, sans conviction et sans succès pour notre loup. Il s’arrête puis repart tranquillement dans la direction opposée. Je vais le perdre de vue, je décide donc de changer de place, non pas de le suivre, mais de repartir en arrière, de contourner et de gravir la montagne pour sortir en crête de façon à dominer toute la combe. Difficilement, la neige entravant ma progression, j’arrive en crête, je m’installe sous un unique mélèze et je cherche celui que j’appelle déjà « mon » loup.

Une nouvelle fois, stupeur ! Sur le versant d’en face à environ 500, 600 mètres, non pas un loup mais quatre loups !

Deux gros spécimens, robe allant d’un gris à marron clair, tache noire sur la face, je les estime environ 35-40 kg et deux plus jeunes au pelage beaucoup plus clair, peut-être 20 à 25 kg. Ils se suivent en file indienne et gravissent dans la neige une pente assez raide pour arriver en haut d’un promontoire rocheux où ils se séparent de quelques mètres puis chacun, grattant la neige pour faire son trou, parfois urinant dedans, se couche en tournant en rond. Dans l’immobilisme total de ces animaux, là encore on peut se rendre compte du mimétisme avec les roches grises et sans une bonne lunette d’observation, impossible de déceler les quatre loups couchés.

Je suis resté là 6 heures durant, assis dans la neige, bravant le froid et le vent, mais découvrant de nombreuses attitudes de comportements chez ces canidés. A nouveau, deux chamois s’approchent d‘eux, on dirait qu’ils ont senti quelque chose pourtant ils continuent prudemment leur marche. Dérangé dans son somme, un loup lève la tête, les chamois l’aperçoivent, rebroussent chemin, contournent et passent sous le promontoire où se trouvent les quatre individus, puis remontent de l’autre coté dans leur direction. Curieux comportement ! Un loup lève à nouveau la tête mais ne bouge pas une oreille, un des chamois se couche à une vingtaine de mètres du groupe.

Vraisemblablement ces loups n’ont pas faim, les chamois le sentent et ils cohabitent provisoirement , faisant penser aux ongulés de la savane broutant près des fauves quant ils ne chassent pas. Quelques heures passent… le plus gros des loups se lève, en fait à sa façon d’uriner je discerne que c’est une louve, la queue bien en l’air et la vulve proéminente (détail à la lunette) laisse présager que se pourrait être la femelle alpha, en chaleur en cette période. L’autre gros loup se lève également, la queue baissée il s’approche de la femelle et lui sent la croupe, ce pourrait être le mâle alpha. Les autres loups beaucoup plus petits continuent leur somme. Un instant, j’ai eu l’espoir d’un accouplement devant moi, mais non, un peu de pudeur ! La femelle s’en va dans la direction opposée d’où ils sont venus, en contrebas, vers un éboulis en partie déneigé, suivie à distance par le mâle. Elle arrive sur une carcasse de mouflon à moitié dévorée.

Je comprend maintenant pourquoi ces loups avaient peu faim, une chasse récente leur avait permis de bien se nourrir. Elle arrache avec aisance une bonne partie d’une des cuisses, broyant sans problème les os, elle se nourrit ainsi pendant une quinzaine de minutes, toujours sous l’observation de l’autre loup resté à petite distance, puis elle remonte d’où elle est venue, ce couche à nouveau mais un peu plus à l’écart des autres. Le mâle ne manifeste aucune intention de se nourrir. Vu son ventre assez rond, il a dû se gaver auparavant ! Il suit la femelle, la rejoint pour se coucher auprès d’elle. Plus rien ne se passe pendant 1 heure… il est 17heures, je suis resté 6 heures assis dans la neige, j’ai froid, je décide donc, à contrecœur, de redescendre. Cette journée d’observation a marqué mon esprit et je ne suis pas prêt d’oublier cette rencontre.

Ne pouvant pas revenir immédiatement dans ce secteur, je programme deux jours sur place la semaine suivante.

Le temps est beau mais froid et il y a beaucoup de vent. Cette fois ci, je m’équipe fort: Appareil + télé 500mm + 70-200mm, le trépied, la lunette, les jumelles et beaucoup de vêtements à cause du froid, bref la présence de nombreux mouflons et chamois. Je parcours ainsi tous les sommets, m’arrêtant de temps en temps pour donner un coup de lunette, mais sans succès, impossible d’apercevoir le moindre loup. En fin de journée, fourbu par le poids de mon sac et une progression difficile dans la neige, je redescends, naturellement très déçu de n’avoir pas eu une seconde chance.

Le lendemain, je décide de faire les crêtes, côté nord de la même combe, évidemment beaucoup plus enneigées. Départ à la nuit très tôt le matin, je m’aperçois que la randonnée de la veille a laissé des séquelles, je suis très fatigué. Tant pis, c’est le prix à payer, si l’on veut trouver quelque chose. La progression est difficile, les jambes sont lourdes, j’arrive péniblement sur une crête, il est 7 heures du matin. Au passage, sur un adret sans neige, j’ai croisé une faune très riche en ongulés, mouflons, chamois, chevreuils, biches, cerfs…l’abondance ! J’ai une belle vue sur la combe, quelques rares mélèzes sont derrière moi, j’ai faim, je décide de manger. Tout en mangeant, j’observe quelques chamois en contrebas, mais tout à coup je sens une présence derrière moi, « est-ce mon sixième sens? », je me retourne casse-croûte à la main et là en face de moi à 200 mètres, une bestiole à l’arrêt m’observe.

Je ne veux pas y croire, c’est pour cela que je me saisis des jumelles; eh oui c’est un loup, robe variant du gris au marron très clair, dessus de la tête du museau aux oreilles, noir et les joues blanches, un magnifique spécimen entre 30 et 40 kg. Le temps pour moi de réaliser, celui-ci reprend son chemin comme si de rien n’était. Vite, j’ai l’appareil dans le sac, le temps de le sortir et le préparer, le loup avait fait 200 à 300 mètres en direction des quelques mélèzes. Coup de chance, il s’arrête à nouveau au milieu des arbres pour m’observer. Le soleil n’est pas levé, la lumière n’est pas bonne, je prends quand même quelques photos.

Le loup repart tranquillement, sans se presser et disparaît derrière une bute. Je n’ai pas cherché à le suivre, mais plutôt pensant trouver les autres loups, je suis parti en direction d’où il est arrivé. En suivant ces traces, il ne m’a pas fallu longtemps pour retrouver sa couche dans la neige. Pas d’autres présences en vue. Me sentant fatigué je suis resté à l’affût dans ce secteur. Après quelques heures sans bouger, le froid m’a contraint à redescendre, mais j’étais satisfait quand même d’avoir pu mémoriser un si bel instant.

Tel le dicton qui dit « jamais deux sans trois », la semaine suivante, sous une belle journée moins froide et avec beaucoup moins de neige, j’ai pu observer un autre loup couché sur un névé au milieu de quelques mélèzes. J’étais en crête, lui en dessous de moi, mais l’endroit ou il se reposait était dans des barres inaccessibles. Je suis resté là une petite heure à observer toujours le même manège avec repos. Je suis parti, contournant ces barres rocheuses pensant pouvoir l’approcher un peu plus, mais je me suis vite aperçu de la difficulté de la tâche et après des heures d’efforts et de galère pour atteindre les lieux, naturellement plus de loup.

Depuis, je n’ai plus eu le temps de retourner sur ce secteur, mais tous les détails de ces rencontres restent gravés dans ma mémoire, ce sont vraiment des instants inoubliables….”

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Photographe naturaliste amateur, autodidacte de 50 ans passionné par la faune sauvage et particulièrement par les grands prédateurs tels loups, ours, lynx auxquels il voue une véritable admiration, Hervé Ortega réside dans ce merveilleux parc qu’est le Mercantour. Il l’a parcouru depuis sa jeunesse, y découvrant sa faune exceptionnelle lors de nombreuses observations. Dans l’idée de mémoriser ces instants et de les faire partager, il est venu à la photo tardivement en 2002, mais depuis c’est devenu une véritable passion. Malgré un travail lui laissant peu de temps libre, il essaie d’y consacrer plus de temps pendant ses week-end et ses vacances. Parcourir et photographier la nature où que ce soit dans le monde, c’est aussi rencontrer des gens qui partagent les mêmes convictions que vous: toujours respecter la nature et surtout agir pour sa sauvegarde tant qu’il est encore temps…

Le site internet d’Hervé Ortega : www.animal-photo-nature.com

Hervé Ortega a eu la gentillesse de nous offrir ces documents. Pour seule contrepartie, il nous a demandé de vous inviter à découvrir les associations et réseaux qui travaillent à permettre l’intégration du loup dans les régions où il peut raisonnablement trouver un bon accueil. Voici le lien vers l’association Ferus qu’il soutient :

FERUS (Ex Groupe Loup France / ARTUS) est une association sans but lucratif, qui a pour but de diffuser une information spécialisée sur le loup, l’ours et le lynx, et d’organiser, susciter ou soutenir toutes initiatives pour la connaissance, la réhabilitation et la défense de ces prédateurs.

www.ours-loup-lynx.info

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